2007 Conférence de Caritas Congo

Les organisations de développement catholiques et la sexualité

Idéaux, éthique et responsabilité

Lecture au conférence de Caritas Congo 2007

Je vous suis très reconnaissant de m’avoir invité pour vous présenter le processus que Cordaid a entamé avec ses partenaires concernant un certain nombre de questions éthiques et morales en relation avec la sexualité humaine. Ce processus doit être considéré dans le cadre de notre engagement dans la lutte contre le VIH/Sida et dans le cadre de nos efforts pour renforcer la position des femmes en ce qui concerne la sexualité. Nous nous voyons obligés de parler sur la lutte contre le sida parce qu’il est regrettable que le sujet ait été réduit à une discussion sur l’utilisation du condom : est-ce que son utilisation est permise ou non? Cependant, dans la lutte contre le Sida il s’agit avant tout sur notre engagement pour le bien-être des gens, pour la protection de la dignité humaine et notre spiritualité inspirée par le pouvoir curatif de Jésus de Nazareth. Alors, commençons par la source la plus importante de notre foi, l’Ecriture sainte. J’aimerais vous lire l’histoire de la femme adultère selon l’Evangile de Jean.

1 Jésus se rendit à la montagne des oliviers. 2 Mais, dès le matin, il alla de nouveau dans le temple, et tout le peuple vint à lui. S’étant assis, il les enseignait. 3 Alors les scribes et les pharisiens amenèrent une femme surprise en adultère ; 4 et, la plaçant au milieu du peuple, ils dirent à Jésus: Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. 5 Moïse, dans la loi, nous a ordonné de lapider de telles femmes: toi donc, que dis-tu? 6 Ils disaient cela pour l’éprouver, afin de pouvoir l’accuser. Mais Jésus, s’étant baissé, écrivait avec le doigt sur la terre. 7 Comme ils continuaient à l’interroger, il se releva et leur dit: « Que celui de vous qui est sans péché jette le premier la pierre contre elle ». 8 Et s’étant de nouveau baissé, il écrivait sur la terre. 9 Quand ils entendirent cela, accusés par leur conscience, ils se retirèrent un à un, depuis les plus âgés jusqu’aux derniers; et Jésus resta seul avec la femme qui était là au milieu. 10 Alors s’étant relevé, et ne voyant plus que la femme, Jésus lui dit: Femme, où sont ceux qui t’accusaient? Personne ne t’a-t-il condamnée? 11 Elle répondit: Non, Seigneur. Et Jésus lui dit: Je ne te condamne pas non plus: va, et ne pèche plus.

Cette histoire je la considère importante parce qu’elle porte sur la question de changement et de convertissement ; je réfère surtout à la dernière partie de l’histoire. Jésus écrit sur la terre et les scribes et les pharisiens se retirent. Et alors, voila il se produit un moment captivant et tout décisif : La femme reste où elle est. Elle aurait bien pu partir, toute soulagée que tout avait bien fini et qu’elle avait échappé à la lapidation. Par contre elle est toujours là. Elle ne s’en va pas pour reprendre sa vie normale comme si rien ne s’est passé. Elle cherche cependant la confrontation avec l’homme qui l’a sauvée. Alors il est évident que Jésus est deux fois le sauveur de la femme : En sens direct, parce que c’est Jésus qui la sauve de la lapidation. Mais, Jésus la sauve aussi en s’adressant à la femme au sujet de la vie qu’elle mène, et grâce à Jésus la vie de la femme prend un autre tournant. Mais c’est à elle de décider de changer la vie : Jésus ne donne pas d’encouragements de ne plus pécher. Nous ne savons pas ce qu’elle décide, nous ne savons pas si la femme suit les conseils de Jésus.

Je voudrais encore m’attarder sur le moment où la femme reste où elle est, et les pharisiens se retirent. C’est le choix de la femme de rester, elle souhaite approfondir et donner suite à la rencontre avec son sauveur. Mais c’est aussi en raison de la fermeté de Jésus qu’elle ne part pas. L’interaction dynamique entre sa propre responsabilité et la force de l’inspiration lui permettent de partir et chercher une nouvelle vie. A la fin de l’histoire, la question est de nouveau : qu’est-ce qui se passe après ? L’appel fort de Jésus est évident, mais c’est à la femme de répondre à l’appel et de démarrer une nouvelle vie.

Il y a encore une chose remarquable et qui me donne de l’inspiration pour mon travail. Jésus ne souhaite pas juger ni condamner mais il aspire au changement. Il veut que la femme change sa vie, mais c’est à elle de le faire. C’est pourquoi, apparemment, qu’il n’est pas tellement important d’exprimer un jugement.

Peut-être j’aurais dû me dépêcher un peu plus, au lieu de m’attarder sur l’histoire dans la Bible, alors que vous attendiez de ma part d’être informé sur la politique de Cordaid concernant la sexualité et la lutte contre le sida. J’ai décidé de le faire ainsi parce que, pour nous, les Chrétiens, notre vie est tout d’abord inspirée de l’Evangile, par la personne de Jésus comme source d’inspiration de notre être dans le monde et de nos travaux pour le monde. C’est un monde caractérisé par l’épidémie du Sida, surtout en Afrique sub-saharienne, au prix de la vie de plusieurs millions de personnes par an et des millions de veuves, veufs et orphelins. Il n’est pas nécessaire d’élaborer là-dessus, c’est votre réalité de tous les jours, qui est bien représentée par l’histoire de la femme adultère. C’est un collaborateur de Cafod qui me l’a montré. L’histoire exprime, pour moi, de façon convaincante que le VIH/Sida est une maladie, qui a beaucoup de causes, avec des effets dévastateurs pour la société dans beaucoup de domaines ; les communautés sont disloquées et les familles sont désunies. Il y a des millions de grands-parents qui ne sont pas aidés par leurs enfants, parce que ceux-ci sont morts du sida. Non, ce sont les grands-parents qui doivent s’occuper de leurs petits-enfants. Actuellement, le Sida touche surtout les femmes : la majorité des victimes récentes sont des femmes, et surtout les jeunes femmes. Voila la dure réalité signée par la pauvreté, la violence, la répression et l’exploitation; une réalité qui nous demande de faire notre travail.

Pour nos idées sur le Sida, nous avons pris l’enseignement social de l’Eglise Catholique comme le point de départ. Le plus important fondement de l’enseignement social constitue le principe de la dignité humaine. Tout personne, riche ou pauvre, jeune ou vieux, homme ou femme partage dans la même mesure la dignité humaine. Pour nous, les enfants de Dieu, la dignité ne peut pas être aliénée de notre existence humaine. Notre travail dans le domaine difficile de la sexualité et du sida est fondé sur la préoccupation pour la dignité humaine des gens dont la dignité humaine est menacée et de tout ceux qui sont, en effet, victimes de l’exploitation sexuelle et du sida. La dignité humaine est l’essentiel de notre message, elle doit être protégée, sous les conditions les plus difficiles, et soutenue par une profonde spiritualité évangélique. A l’époque, Jésus a fait l’effort d’entrer en contact avec les personnes exclues de la société ; prostituées, publicains, lépreux, possédés. Ainsi, il a fait appel contre la discrimination et la condamnation tout comme il a fait dans l’histoire de la femme adultère. Il est toujours de notre devoir d’accepter les gens confrontés avec la dure réalité, de ne pas juger et de faire des efforts en faveur des changements.

Dans ce contexte j’aimerais vous porter à l’attention ce que le Pape Bénédicte a dit dans un interview avant son départ en Allemagne : « Et le christianisme, le catholicisme, n’est pas une somme d’interdits, mais une option positive. Et il est très important que cela soit à nouveau visible, car aujourd’hui, cette conscience a presque totalement disparu. On a tellement entendu parler de ce qui n’était pas permis, qu’il est nécessaire aujourd’hui de dire: nous avons une idée positive à vous proposer ». Voilà donc, les fondements de nos travaux : le message de la dignité humaine, de l’amour humain et divin et de toutes nos solidarités mutuelles.

La subsidiarité est le deuxième principe important de l’enseignement social catholique dans la lutte contre le Sida. Le Sida c’est la maladie qui est étroitement liée à la sexualité, la pauvreté et la guerre, mais elle se manifeste de façon différente dans les différents pays. Sa manifestation est étroitement liée à la culture, à l’organisation des liens sociaux, aux traditions dans les sociétés. J’en suis convaincu que, les questions relatives au sida et à la sexualité exigent de nos organisations de développement une approche propre à la spécificité du contexte social et culturel des pays où nous avons développé des activités à ce sujet. Il ne peut pas être question d’une approche passe-partout. En même temps, nous sommes inspirés par l’Evangile et nous faisons partie d’une communauté mondiale. Dans le domaine du sida et de la sexualité, nous devons découvrir l’équilibre entre nos points communs et les contextes spécifiques. Tout d’abord, c’est un défi aux organisations de développement catholiques. C’est également un de nos objectifs de notre trajet pour connaître l’équilibre entre l’unité et la diversité au sein de l’Eglise. Cordaid est présente dans 36 pays dans le monde entier : en Afrique, en Asie et en Amérique Latine ; des pays de grande tradition chrétienne, des pays où prédomine les traditions islamiques et hindouistes, des pays de traditions tribales, des pays avec beaucoup de populations indigènes. Dans tous ces pays, les rapports sociaux et les traditions culturelles ne sont pas les mêmes, la manière de vivre la sexualité est différente et donc, il n’existe jamais d’approche commune dans la lutte contre le sida et pour la position renforcée de la femme. C’est une situation difficile mais le défi est devant nous.

Le troisième principe de l’enseignement social est celui de la solidarité. Comme le suggère l’apôtre Paul dans le Nouveau Testament: « ..lorsque un membre du corps souffre, le corps entier souffre… » Voilà donc, la vraie signification de la solidarité mutuelle. C’est pourquoi ce ne sont pas des individus, ce ne sont pas des croyants individuels qui sont atteints de sida. Quand ils souffrent, le corps entier souffre. C’est nous, c’est toute la communauté ecclésiastique qui est atteint de sida. Une réalité qui nous touche tous. Nous ne sommes pas des spectateurs qui regardent la souffrance des autres. A partir de cette solidarité, nous sommes solidaires dans la lutte contre le sida et en aidant les uns et les autres.

En fin de compte, Cordaid souhaite établir une liaison entre, d’une part le sida et la sexualité et d’autre part l’éthique. Dans ce cadre je fais la distinction entre trois points de vue différents : l’éthique de l’autonomie, l’éthique de la communauté et l’éthique de la divinité.

. Dans l’éthique de l’autonomie l’accent est sur l’individu. Les lignes directrices éthiques ou lois morales sont centrées sur l’autonomie de l’individu. Les principaux biens moraux sont : droits, justice, égalité, liberté; tout comme réciprocité, responsabilité, bien-être et compassion.

. Dans l’éthique de la communauté l’accent est sur les groupes, les collectivités; les communautés sont considérées comme ayant leur propre opinion, position et identité. Les règles morales s’orientent vers la survie et la vitalité des communautés; ainsi les principaux biens moraux sont ici: loyauté, respect de ses institutions, devoirs envers la communauté, reconnaissance de sa propre place dans la communauté et respect de l’hiérarchie,  de la qualité de leader, des personnes âgées et des supérieurs.

. Dans l’éthique de la divinité l’accent est sur l’âme (reflet de la divinité) qui loge dans le corps humain. Les règles morales sont faites pour garder l’âme, c’est-à-dire le noyau spirituel de la créature humaine, loin de la pollution, et d’orienter la personne pour qu’elle puisse se contrôler dans le but d’éviter la perversion et de s’élever soi-même. Les biens moraux sont pureté, maîtrise de la nature humaine et élévation de soi.

En reliant, de façon intégrale, la sexualité à notre lutte contre le sida, tous ces trois domaines de l’éthique sont couverts. Celui qui croit au principe de la dignité humaine et à l’intégrité de l’homme et du corps humain, embrasse le droit et la liberté de l’individu : comme enfants de Dieu, pour toute personne le droit d’exister, de respect, d’égalité est inaliénable. Le sida porte atteinte à l’individu. Porter atteinte à la sexualité des personnes, c’est porté atteinte à l’indépendance des individus et ne peut jamais être justifié en faisant appel à la communauté, la culture et la religion.

Mais le Sida touche aussi la communauté. Tout, dans le domaine de la sexualité touche la communauté. Dans une large mesure, les anthropologues sont d’accords que, à travers l’histoire de l’humanité, les peuples ont inventé des normes et des règles pour ordonner les relations sexuelles parce qu’elles déterminent la survie de la communauté. L’éthique de la communauté, les préoccupations concernant la survie de la communauté, le respect des traditions et des valeurs doivent être inclus dans notre lutte contre le sida. Le comportement irresponsable envers un individu ne touche pas seulement cet individu mais touche la communauté toute entière.

En définitive, nos luttes contre le sida et pour la dignité humaine dans la sexualité doivent aussi être applicables à l’éthique de la divinité. Comme l’a souligné le Pape Bénédicte dans Deus Caritas est, la sexualité n’est pas seulement de l’amour physique mais aussi de l’amour spirituel qui peut faire preuve de l’amour de Dieu de l’ordre transcendent.

C’est un défi à nos idées, comme organisations de développement catholiques, de relier les trois niveaux différents de l’éthique et de trouver l’équilibre. La prépondérance de l’une des trois éthiques serait une injustice à l’égard de la sexualité humaine.

Avec le projet que Cordaid a entamé, nous souhaitons approfondir et élaborer les idées de nous tous, en tant qu’organisations de développement catholiques. Dans la lutte contre le sida, nous devrons nous libérer des discussions limitées sur les restrictions des naissances et l’utilisation du condom. Ces questions ne sont pas sans importance, au contraire, elles portent sur la vie et la mort. Mais elles ne peuvent être répondues qu’après d’amples réflexions sur nos racines catholiques, nos idées et nos actions concernant la sexualité. L’enseignement social catholique, et explicitement la dignité humaine, la subsidiarité et la solidarité, et l’approche de la sexualité au point de vue des trois éthiques distinctes mais cohérentes, peut nous aider à répondre à nos ambitions dans le cadre de notre travail, dans la lutte pour le renforcement de la position de la femme, dans la lutte contre le VIH/Sida et dans la lutte pour le planning familial réfléchi.

L’évangile de Jésus de Nazareth est la plus importante source d’inspiration. Son contact avec les gens nous apprend comment aider les autres pendant les périodes pénibles. L’histoire de la femme adultère du début nous indique la bonne direction ; Jésus ne juge pas, la femme qui prend sa responsabilité et reste sur place et qui écoute Son message et Son appel de changer la vie. Ne pas juger, la responsabilité des gens, le message et l’appel au changement et à une autre vie, voilà, à mon avis, ce sont les conditions de base les plus importantes.

La sagesse ne réside pas seulement chez Cordaid. Nous souhaitons continuer dans cette direction avec nos partenaires. L’année dernière nous avons entamé cette direction et nous espérons la continuer. C’est à nous la responsabilité de trouver une réponse à la crise qui ravage ce pays et l’Afrique toute entière. Nous avons besoin les uns des autres.